GAIA SARL U & PFOS (Cameroun, 2018 - aujourd'hui) Revenir, reconstruire, et faire face | Ludovic Biyong
Quand Ludovic Biyong revient s’installer à Yaoundé, à la fin de l’année 2017, il ne porte pas de projet flamboyant. Pas de feuille de route pré-écrite. Il revient après un échec discret mais profond, celui de PA2M, dont la fermeture n’a pas seulement signifié la fin d’une entreprise, mais la fin d’un cycle, d’une posture, d’un rapport au monde. Le tumulte administratif d’une liquidation, les dettes non honorées, la perte de repères professionnels, tout cela appelle un besoin de silence. Revenir au Cameroun, c’est d’abord chercher un espace de respiration.
Mais Yaoundé, contrairement à l’image qu’on se fait parfois des “retours au pays”, ne lui ouvre pas les bras. La ville a changé. Les réseaux ne sont plus les mêmes. Et certains anciens collaborateurs, frustrés par l’échec de PA2M ou par des impayés non résolus, reviennent avec des comptes à régler. Les rumeurs circulent vite. Le soupçon aussi. Et ce qui devait être un terrain de reconstruction devient un terrain d’exposition. Très tôt, la réputation est touchée, entachée par des malentendus, des propos déplacés, ou des silences mal interprétés.
Dans cette instabilité, Ludovic choisit pourtant de ne pas disparaître. Il décide de repartir, sur des bases plus sobres, plus simples, plus enracinées. Il fonde GAIA SARL U, non pas comme une entreprise au sens classique, mais comme un cadre de travail souple, capable d’absorber les tensions, les ajustements, les interruptions. Un lieu discret, à taille humaine, depuis lequel recommencer à faire.
L’idée fondatrice arrive vite : si les jeunes en Afrique centrale s’orientent mal, c’est moins par incapacité que par isolement. Les familles n’ont pas toujours les codes. Les établissements sont inaccessibles. Les informations se perdent. Un outil pourrait structurer cette relation. Ce sera PFOS — Plateforme d’Orientation Scolaire.
Les débuts sont rudimentaires. Les tests sont imprimés. Les réponses sont saisies à la main. Les analyses sont empiriques. Mais les élèves reviennent. Ils veulent comprendre. Ils veulent savoir. Et ce sont eux, d’une certaine manière, qui forcent la main au projet. Ludovic se remet au travail. Un développeur, basé en Tunisie, l’accompagne. Ensemble, ils conçoivent les modules, un par un, sans viser l’achèvement, mais la cohérence. Pas de levée de fonds. Pas de storytelling. Juste du code, du terrain, des ajustements.
Entre 2018 et 2024, PFOS passe d’un outil expérimental à une plateforme utilisée à large échelle. Plus de 220 000 élèves sont aujourd’hui enregistrés. 282 établissements partenaires. Le système s’étend au Cameroun, au Tchad, en République centrafricaine. Il est utilisé dans des campagnes d’orientation, des concours d’entrée, et des analyses de bassin.
Mais cette trajectoire ne se fait pas sans heurts. L’année 2018 est une année de rupture. Humainement, financièrement, professionnellement. Ludovic se retrouve dos au mur, à reconstruire dans l’ombre, sans levier immédiat. Il doit faire face à l’humiliation sociale, aux trahisons, aux rejets subtils, et parfois à des attaques directes. Certains refusent de retravailler avec lui. D’autres remettent en question ses compétences. Et il comprend, dans sa chair, que l’on n’est jamais vraiment préparé à ce genre de solitude.
La santé mentale vacille. Non pas dans les symptômes visibles, mais dans l’épuisement silencieux, la perte de confiance, les réveils sans énergie, les jours sans projet. Il n’y a pas de nom précis pour cette traversée, mais il y a l’intuition qu’il faut tenir, coûte que coûte. Et que la seule chose qui peut répondre à l’effondrement, ce n’est pas le bruit, ni la revanche, mais le travail calme, régulier, et net.
PFOS devient peu à peu une réponse à ce chaos. Une manière d’organiser le réel. De retrouver une logique. Une structure. Un langage. Chaque ligne de code, chaque module validé, chaque élève orienté est un fragment réparé. Il ne s’agit plus de séduire, ni de prouver. Il s’agit de continuer.
Aujourd’hui, GAIA fonctionne. Lentement. Mais solidement. L’entreprise est restée à taille humaine. PFOS poursuit son développement, et d’autres structures publiques ou privées comme la CNPS ou CK font appel aux services de GAIA, non pas parce que c’est visible, mais parce que c’est fiable.
Il ne s’agit pas d’un retour triomphal. Ni d’une revanche. Mais d’un mouvement constant vers plus de justesse, plus d’utilité, plus de paix intérieure. PFOS n’est pas un miracle. C’est un outil imparfait, en évolution permanente, mais conçu avec soin.
Et GAIA n’est pas une start-up à croissance rapide. C’est une structure de lente réparation.
Un lieu où l’on essaie, malgré tout, de rester digne dans un monde qui ne pardonne pas toujours.
PFOS repose sur une suite de briques indépendantes :
Un test psychométrique inspiré du RIASEC, administré sur papier ou en ligne.
Un CRM éducatif, qui centralise les résultats, les suivis, les relances.
Un module de matching profil-formation, croisant aspirations, résultats et données géographiques.
Une API WhatsApp, utilisée pour maintenir une proximité opérationnelle avec les élèves.
Un outil d’envoi massif, permettant des campagnes ciblées.
Le tout est développé à partir d’outils standards (Airtable, Power BI, CakePHP, scripts Python), sans dépendance à un système propriétaire. L’ambition n’est pas de breveter, mais de rendre le système lisible, duplicable, et facilement réparable.
Une croissance discrète, pilotée par l’usage
Entre 2019 et 2024, PFOS passe d’un prototype à un outil structurant. La base atteint plus de 220 000 profils élèves, issus de 280 établissements partenaires, répartis entre le Cameroun, le Tchad et la République centrafricaine. L’équipe se stabilise progressivement, avec des phases de tension, des départs, des remaniements, mais une volonté constante de ne pas industrialiser prématurément.
La plateforme commence aussi à intéresser d’autres types d’acteurs. Car si PFOS est née pour l’éducation, la méthodologie déployée attire des structures publiques et privées confrontées aux mêmes enjeux d’information, de suivi, de pilotage.
Des clients publics et parapublics
Parmi les premiers grands partenaires figure la CNPS (Caisse Nationale de Prévoyance Sociale), qui engage GAIA dans le cadre d’une convention pluriannuelle autour de la communication numérique, de la stratégie de présence digitale, et de la structuration des interactions citoyennes.
Un autre acteur de référence, l’entreprise SIKA, sollicite GAIA pour des outils internes, démontrant que la compétence technique développée autour de PFOS peut s’étendre à d’autres domaines, en particulier là où les données, les personnes et les processus doivent être rendus compatibles sans friction.
Ces collaborations ne font pas l’objet de campagnes de communication. Elles se tissent lentement, par la preuve, le travail régulier, et une philosophie d’exécution sobre.
Une plateforme toujours en cours d’ajustement
PFOS, malgré sa diffusion, n’est pas encore un produit fini. C’est un système vivant. Ludovic veille à ce que l’architecture reste lisible, que les modules soient adaptables, que les outils gardent leur simplicité d’usage. Il n’est pas question de figer une version. L’approche reste empirique, orientée terrain.
La reconnaissance est partielle, mais la base est solide. Les retours des établissements, des élèves, des partenaires, permettent une amélioration incrémentale. Aucun cycle n’est lancé sans raison. Aucun effort n’est consenti s’il ne répond pas à une utilité concrète.
Travailler autrement
Ce parcours n’a rien d’une success story. C’est une trajectoire de reconstruction, avec ses ralentissements, ses difficultés de recrutement, ses doutes sur la viabilité long terme. Mais c’est aussi un espace où se rejoue, à petite échelle, la possibilité de travailler avec sérieux, sans bruit, avec rigueur, sans obsession de croissance.
GAIA ne cherche pas à devenir visible. Elle cherche à rester utile.
Et PFOS, dans ce cadre, est moins une plateforme qu’une grammaire d’action : pour relier des parcours, documenter des intentions, et accompagner ceux qui cherchent à se projeter dans l’inconnu — élèves, institutions, ou entreprises.
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